Si bien qu'il passait des journées entières à se distraire en regardant les engins de génie civile qui, pour la nième fois, s'affairaient à la réfection de l'avenue Gambela, dans son tronçon Sport-Lopori. Perdu dans ses pensées, il avait pris l'habitude de monologuer à haute voix et affichait une mine d'enterrement, lui qui est d'habitude blagueur.

Le soir du dernier vendredi du mois de novembre, à la veille des fêtes de fin d'année, alors qu'il fermait nonchalamment son étalage, parce qu'il devait, une fois de plus, rentrer chez lui les bras ballants. Son attention fut attirée par un objet bizarre, qui se cachait entre deux malles. La traditionnelle incantation, au nom de Jésus, dite avec autorité et une gestuelle digne d'un frère en Christ déchaîné, qui renvoie les mauvais esprits dans les lieux arides fut dite et redite avec force.

Cela attira l'attention des voisins et autres passants qui accoururent pour assister le commerçant en danger. UNE TORTUE ENTRE DEUX MALLES A l'aide des torches de portables, l'objet fut bien identifié, c'était une tortue. Une pauvre tortue en perdition vous le saurez comment.

Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répandit comme cela se passe à Kinshasa pour les faits divers. La foule grossissait au fil du temps et les commentaires allaient dans tous les sens. La cause des déboires de ce commerçant et autres riverains était trouvée.

La tortue était devenue le bouc émissaire de tous ces forçats de la conjoncture économiques. "Comment cette tortue peut-elle se retrouver ici loin des cours d'eau ? ", s'interrogeaient les gens. Pas de doute, elle est au service du diable.

En premier et dernier ressort, le tribunal populaire rendit sur les bans son jugement, avec exécution immédiate.

LA SANCTION DU PARLEMENT DEBOUT Barres de fer, moellons, chevrons et tant d'autres matériaux du chantier s'abattirent sur la carapace du pauvre animal qui giclait le sang, sans que personne ne s'en émeuve. La carapace s'émietta complètement sous les applaudissements de la populace.

Les kadhaffi du coin souvent victimes des rafles apportèrent leur contribution, deux litres d'essence. L'animal fut immolé sur la grande avenue, qui elle-même a vu défiler depuis 2011 plusieurs entreprises de construction sans que le tronçon ne soit asphalté. Informé, le chef de rue descendit sur les lieux.

Il saisit le commerçant par les épaules et le secoua pour le faire sortir de sa torpeur… Comme au confessionnal; ce dernier lui fit part de l'événement.

Avec sa voix baryton, le chef de rue fit une courte prière et mit fin à cette séance qui prenait la dimension d'un parlement débout en cette période préélectorale où les rassemblements étaient interdits. LE DESARROI DE LA PROPRIETAIRE DU REPTILE La meute finit par se fondre.

Le soir, la bonne dame réalisa la perte d'une tortue, le fil qui le reliait à d'autres tortues était coupé. Après avoir fouillé tous les coins et recoins de sa maison et même de la parcelle, elle était convaincue que cette bête était tombée ailleurs pendant le trajet de retour. Comptant sur la divine providence, elle se décida de refaire le trajet de la veille qui ne comptait que deux arrêts, le marché Gambela et l'échoppe où elle s'était désaltérée. Ce qui fut fait le lendemain matin.

Notre commerçant était très embarrassé de se retrouver nez à nez avec la propriétaire de la tortue. Il se serra les fesses et croisa les doigts. Il fallait mentir malgré lui pour ne pas s'exposer à des poursuites financières.

LE TEMPS DU RENIEMENT Avec un regard évasif et une voix frileuse, il jura n'avoir rien vu de ce reptile. "Vous l'avez assurément perdu dans le taxi bus ou chez vous. "Cherchait-il à convaincre la bonne dame, qui continuait à promener un regard inquisitoire toujours dans l'espoir de retrouver sa tortue. Heureusement, c'était le grand matin, elle n'a pas eu vent de l'incident de la veille.

La mort dans l'âme, elle abandonna ses recherches et repartit dans un taxi bus pour le port Baramoto …La visite de cette femme vint éclairer notre religion sur la nature spirituelle de l'incident et mit fin à la spéculation. Pour une fois, le diable fut innocenté. Notre regret est que la bonne viande, tant prisée de la tortue fut gaspillée pour rien. Superstition quand tu nous tiens.

Frank Bongo/Forum des As


(ROL/PKF)